L'islam "à la française"

Les analyses les plus courantes concernant l’islam en France – sans que cela soit d’ailleurs spécifique à ce pays - appartiennent principalement à deux catégories.

Deux analyses de l'islam en France

La première catégorie regroupe les approches qui dénoncent l’islam pour les violences qu’il engendre et le conflit de civilisation qu’il produit, et blâment les textes fondateurs de cette religion ou l’absence de volonté de se réformer. Les partisans de ces approches nient la possibilité d’une adaptation de l’islam aux sociétés libérales et démocratiques et toute perspective d’une grande Réforme. Ils excluent de s’intéresser aux « imams de proximité » et à la manière dont ils répondent aux interrogations quotidiennes des Français de confession musulmane. Selon eux, il n’y a rien à faire, ni à en attendre de la religion musulmane incompatible par construction avec nos sociétés contemporaines. De telles approches sont partagées par une grande partie des courants populiste et d’extrême-droite.

La seconde tendance prend son point de départ dans les conditions de vie des Français de confession musulmane, et elle diagnostique leurs difficultés en termes purement socio-politiques, voire psycho-socio-politiques. Elle évoque une radicalisation qui, par hasard, prend une forme confessionnelle mais, à d’autres moments de notre histoire, a pris ou prendra d’autres formes ; comme celle de l’extrême-gauche par exemple. Les causes sont à rechercher dans ladiscrimination et la ghettoïsation des jeunes issus de l’immigration, dont la situation précaire est exacerbée par une mauvaise conjoncture économique persistante. Ces analyses parlent de l’islam tout en relativisant la dimension religieuse. Les questions qu’elles posent sont assurément pertinentes – on peut ainsi préférer un Gilles Kepel ou un Olivier Roy à un Alain Finkelkraut ou un Éric Zemmour – mais ces analyses nous disent finalement peu sur les adaptations de l’islam aux conditions de vie en France.

 

 

 

S'adapter ?

Or, de telles adaptations existent même sans qu’il y ait de grande Réforme. On peut en effet noter que la tradition islamique est plus ou moins ouverte selon le contexte historique à de multiples interprétations. Dans ce domaine, la France a plutôt été favorisée. Une brève comparaison s’avère ici utile. En dépit d’un certain degré de rivalité entre les pays d’origine ou de tensions entre arabophones et berbérophones, les différences qui peuvent apparaître parmi les Français musulmans originaires du Maghreb sont moins vives et moins ouvertement affichées que celles qui divisent les principales populations musulmanes dans d’autres pays d’Europe, notamment au Royaume-Uni, où les rivalités dogmatiques au souscontinent (soufi/hanafi/salafi) ont été importées et se sont durcies. Le paysage socio-historique de l’islam en France (de son histoire coloniale aux trajectoires de migration), combiné à la structure d’opportunités formelles (notamment le rôle actif de l’état), favorise l’émergence d’institutions et de formes de raisonnement aptes à subsumer les différences ethniques, nationales ou religieuses.

Ceux qui cherchent des accommodements entre la tradition islamique et les exigences de la vie en France favorisent un mode de raisonnement qui invite les musulmans à évaluer leurs normes à l’aune de ce que l’on perçoit comme les « finalités des révélations de Dieu », les maqâsid ash-sharî’a. Cette approche leur a permis de proposer, par exemple, qu’un emprunt bancaire avec intérêts pour une maison est acceptable islamiquement parce qu’il permet une vie de famille plus favorable, ou qu’un mariage à la mairie est exigé en islam parce qu’il est à même de donner un encadrement juridique solide à une famille. Ceux qui défendent cette « approche du maqâsid » peuvent s’appuyer sur la longue tradition qui vise à prendre en considération le bien-être (maslaha) des musulmans. Au Royaume-Uni, ces deux prises de position sont fortement contestées.

Qui sont les acteurs qui prônent ces accommodements en France ?

Ils ne sont ni les chefs des grandes organisations islamiques (Union des organisations islamiques de France, Mosquée de Paris), qui s’intéressent principalement à la politique, ni les jeunes désaffiliés qui se replient dans leurs cités, alors que les débats sur l’islam en France abordent essentiellement ces deux univers. Ce sont plutôt les imams ordinaires qui reçoivent dans leurs mosquées des fidèles qui veulent poser des questions ordinaires sur le mariage, le divorce, les rapports sexuels, l’emploi, la prière ou encore la licéité de tel ou tel produit vendu dans les magasins. Ce sont également les professeurs des quelques instituts d’études islamiques qui ont vu le jour dans les grandes villes. Ces acteurs d’un islam ordinaire pourraient constituer le socle d’un lien durable et apaisé entre l’islam et la France.

Alors que cette possibilité existe, il est d’autant plus regrettable que l’État refuse de reconnaître dans ces figures locales de l’islam les maillons nécessaires pour favoriser l’émergence d’un islam de France ; non dans le sens d’une nouvelle conception de l’islam, mais dans celui de la volonté de travailler ensemble. En fait, cette volonté a existé par moment, notamment quand le besoin de trouver une solution au cauchemar logistique engendré par le sacrifice d’animaux a poussé ministres et autorités municipales à travailler avec des entrepreneurs privés et des mosquées, sans pour autant porter aucunement atteinte à la laïcité !

On ne peut malheureusement dire de même des piètres initiatives pour donner aux imams des cours de base en droit français. Cette idée, refusée par les universités, reprise sans grand succès par l’Institut catholique, aurait pu améliorer la qualité « intégrative » de l’enseignement donné aux imams. Autre opportunité manquée, l’exclusion du savoir sur l’islam dans les efforts menés pour déradicaliser des détenus au motif que le problème ne réside pas dans leurs conceptions de la société, ni de l’islam. Sans rappeler l’état déplorable des aumôniers musulmans par rapport à ce qui prévaut dans d’autres pays d’Europe.

Préconiser des solutions intégrant une plus grande collaboration avec les imams et les professeurs de proximité peut apparaître inadapté, voire naïf, dans un contexte de raidissement de la laïcité. Mais le véritable défi que la France doit affronter à moyen et long terme sera de toutes façons de savoir comment y parvenir. Ces musulmans pratiquants et républicains reprèsentent un grand espoir pour la République – combien de temps pourra-t-elle encore les ignorer et faire sans ce maillon important pour le futur vivre ensemble de la société française ?  

 

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