éducation et administration aux États-Unis

22/06/2017

Aux États-Unis, la question de la réforme de l’éducation, sans être la plus urgente, fait partie du train de réformes que l’administration du nouveau président des États-Unis veut mener. Ces réformes sont nombreuses, et pour certaines très controversées : mise en cause de partenariats internationaux conclus de longue date, annulation d’accords existants sur le commerce et le changement climatique, adoption d’une position militaire plus agressive et « déconstruction » – terme récemment employé par le conseiller stratégique Steve Bannon – de l’« État administratif », c’est-à-dire de l’ensemble des réglementations gouvernementales ainsi que du processus d’élaboration des politiques publiques. Le ministère de l’Éducation n’est pas épargné. L’éducation étant un symbole de nos démocraties, il est nécessaire de comprendre ce que l’administration Trump entend par le fait de déconstruire un tel ministère.

Le système éducatif est bien souvent le reflet des valeurs, des engagements et des aspirations d’une société ; avec en arrière-plan l’idée que l’éducation permet de mieux saisir des notions abstraites. Même si le ministère de l’Éducation (Department of Education) a seulement été créé en 1980 aux États-Unis dans le cadre de la Présidence du démocrate Jimmy Carter, la notion d’éducation publique est ancrée depuis longtemps dans l’histoire américaine, où éduquer les citoyens représente un enjeu pour l’ensemble de la société. Le système éducatif américain – décentralisé et hétérogène avec un mélange d’influence des institutions allemandes, britanniques et françaises – ne s’est pas développé empiriquement et aléatoirement. Il a été mis en place immédiatement après la Seconde Guerre mondiale via la planification de l’administration centrale – époque à laquelle beaucoup se réfèrent aujourd’hui quand ils parlent de « rendre sa grandeur à l’Amérique » –, au moment où les groupes privés travaillaient avec le gouvernement fédéral pour construire un système national éducatif empreint des valeurs américaines.

Dans l’esprit de démesure d’après-guerre et face à un monde dévasté, le système mis en place devait montrer comment une nation libre et puissante éduquait ses citoyens, leur donnant à tous les compétences nécessaires pour mener une vie autonome, fructueuse et riche. Cette ambition, à la fois progressiste et profondément conservatrice, remonte aux origines des États-Unis. Les pères de la nation – George Washington, Thomas Jefferson, John Adams, James Madison, Benjamin Franklin, Alexander Hamilton et d’autres – étaient extrêmement instruits, et la plupart parfaitement au fait des mouvements intellectuels et sociaux en vogue à l’étranger. Ils avaient immédiatement conscience que le système démocratique allait confier un pouvoir colossal entre les mains d’individus dont les capacités, la formation et les intérêts étaient tout à fait opposés aux leurs : de leur point de vue, seule l’éducation pouvait remédier aux problèmes engendrés par la démocratie. Bien avant Tocqueville et son analyse de la tyrannie de la majorité en Amérique, conséquence de l’enthousiasme populaire, les fondateurs de la nation américaine avaient compris l’importance de cette « croisade contre l’ignorance », comme l’avait nommée Jefferson.

Dans le contexte de l’après Seconde Guerre mondiale, le programme du secondaire et du supérieur comportait trois grands axes. Il se devait tout d’abord d’être universel en offrant une éducation obligatoire pour tous jusqu’au lycée, et un égal accès à l’université pour ceux qui le désiraient. Il était ensuite libéral grâce à l’étude de nombreux sujets sans arrière-pensée d’instrumentalisation ; et général, afin d’éduquer plus que de simples travailleurs : des citoyens. Les années 1950-1970 seront « l’âge d’or » de l’éducation américaine, en particulier dans le supérieur. Le système se caractérisait principalement par une répartition des disciplines en trois domaines, sur le modèle du partage des pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire). Globalement, les sciences naturelles et les mathématiques s’intéressaient au fonctionnement du monde physique et naturel ; les sciences sociales aux comportements humains ; enfin les sciences humaines – catégorie subitement élevée à un rang majeur – au sens et à la valeur des choses. L’objectif était double : (i) créer chez les élèves un sentiment de cohésion sociale et culturelle grâce à la détermination d’un passé commun, (ii) développer des facultés de jugement, d’évaluation et d’interprétation. Ces compétences, qui exigent une attention aux faits, un respect des preuves, une capacité à élaborer de solides argumentations, devaient répondre aux besoins fondamentaux d’individus libres de gérer leur propre vie et de participer à la vie civile. Dans une démocratie constitutionnelle, où l’interprétation des textes est nécessaire pour comprendre la loi, les sciences humaines devenaient incontournables eu égard aux devoirs de la citoyenneté.

Ce contexte historique, sous-estimé, permet de mieux appréhender la réforme conservatrice aujourd’hui proposée. On pourrait affirmer que les programmes scolaires doivent être adaptés aux réalités sociales, économiques et technologiques. On pourrait débattre de l’importance de certains sujets comme la littérature, la programmation informatique, l’art, la sociologie ou la biologie. On pourrait même remettre en cause la nécessité d’un ministère fédéral de l’Éducation. Mais les réformes annoncées sont d’une tout autre nature et s’articulent sur une série de négations au premier rang duquel figurent l’abandon du système national d’éducation universel, libéral et général ainsi que le rejet de la notion d’intérêt public et de responsabilité publique en termes d’éducation. Ces réformes font preuve d’un dédain envers toute autorité autre que le pouvoir économique et politique : juges, intellectuels, scientifiques, journalistes, sont attaqués et tout ce qui est dépourvu de valeur marchande est remis en question.

Toutes ces négations dessinent un rejet, non pas tant des pratiques éducatives traditionnelles, que de la dimension symbolique de cette pratique. Mais que voit-on proposé de positif ? Si le programme d’après-guerre était en partie dicté par une prétendue supériorité américaine, aujourd’hui regardée comme désuète et arrogante, quels sont les grands idéaux qui animeront l’enseignement de demain ? Quelles ambitions voulons-nous encourager ? Quel épanouissement ? Vers quelle société civile allons-nous ? Avant de se précipiter pour démanteler l’état administratif, il est plus que nécessaire de débattre de ces questions dans les mois (et les années) à venir.

 

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