Quelles leçons tirer des événements du XIXe  siècle ?

17/05/2019

Trois bombes ont éclaté le 14 janvier 1858 sur le passage de Napoléon III et de sa femme alors qu’ils se rendaient à l’Opéra de Paris. Elles ont provoqué la mort de 8 personnes et ont fait 156 blessés. Le principal auteur de cet attentat était Felice Orsini, un Italien membre du mouvement politique Giovine Italia (Jeune Italie) qui luttait pour l’émergence d’une république démocratique unitaire dans son pays. Il était convaincu que seule une révolution en France entraînerait la révolution en Italie, et que pour enclencher la révolution à Paris, il fallait tuer l’Empereur.

Les attentats ne sont pas une invention moderne. 45 attentats ont éclaté en France au cours du XIXe siècle. Plus largement, en Europe, les années 1875 à 1900 ont été marquées par une vague de violences contre les monarques et chefs d’États.

Quels étaient les objectifs politiques de ces violences ? Souvent, elles étaient le signe d’une protestation contre des politiques anticonstitutionnelles, d’un engagement pour l’indépendance nationale ou en faveur d’une révolution sociale. Fréquemment, les auteurs – généralement des anarchistes – souhaitaient se venger des arrestations ou des exécutions d’autres militants. Les auteurs de violence espéraient que leurs actes porteraient une « propagande par le fait », éveiller un esprit de révolte dans la population, démontrer la faiblesse de l’État et avancer vers une révolution sociale et libertaire. Dans tous les cas, la réaction de l’État était la même : un procès rapide, la peine capitale (à l’exception de l’Italie où la peine de mort était interdite par la loi) et le début d’une répression plus ou moins longue, mais toujours féroce, contre les anarchistes et, souvent, contre l’ensemble de l’opposition politique. Le succès de cette politique étatique répressive a été très limité, sauf en Allemagne où elle a quasiment supprimé le mouvement anarchiste. Les conditions y étaient particulières : les anarchistes étaient peu nombreux, la police avait noyauté leurs groupes de façon très efficace et, sur le plan politique, une social-démocratie puissante et foncièrement hostile aux attentats était en place : la répression a donc pu parvenir à ses fins. Dans les autres pays, ce fut l’ouverture de moyens d’expression légaux et le respect des libertés publiques qui ont contribué, bien plus que la guillotine, à faire entrer les acteurs violents dans le jeu politique normal. Là où les sociétés étaient bloquées politiquement et socialement, et où la répression a été préférée, comme en Italie, les anarchistes ont continué au-delà du XIXe siècle à provoquer des attentats meurtriers (dans leur pays, dans d’autres États européens et parfois même outre-Atlantique).

S’agit-il seulement d’une histoire du passé et d’États qui cherchaient encore leurs moyens d’action face à la contestation et à l’opposition ? Il me semble au contraire que ces exemples historiques contiennent des recommandations pour l’action politique contemporaine. Certes, les moyens d’action ont évolué. Le bâton de dynamite a cédé la place aux détournements d’avion, aux attentats suicides et aux kalachnikovs. Les objectifs politiques sont de moins en moins lisibles, intrinsèquement flous ou dissimulés sous le voile de références religieuses. En parallèle, pour provoquer les pouvoir en place, les attaques deviennent de plus en plus meurtrières. Enfin, les médias ont pris une importance stratégique considérable.

Mais aujourd’hui comme au XIXe siècle, les attentats font partie d’une relation entre l’État et ses adversaires violents : pour comprendre l’un, il est nécessaire d’intégrer l’autre dans l’analyse. Tel que le formule l’un des spécialistes reconnus du terrorisme, l’historien Richard English : « Il existe une relation paradoxalement intime entre les acteurs étatiques et leurs adversaires terroristes non étatiques, et l’action de chaque partie aide à déterminer le comportement de son adversaire ». Étant donné ce rapport étroit, le terrorisme est généralement considéré comme une stratégie de communication. En créant une atmosphère de peur et d’insécurité par des actions symboliques, des groupes souvent minoritaires, isolés socialement et politiquement, cherchent à exprimer leurs buts et à provoquer l’État. En agissant de la sorte, ils touchent à un des ressorts les plus importants de l’État moderne, une de ses légitimations les plus nobles : son rôle de garant de la sécurité des citoyens.

Le simple fait qu’un attentat puisse avoir lieu est un signe de faiblesse du pouvoir en place. Celui-ci réagit, au XIXe siècle comme aujourd’hui, par deux moyens principaux : la prévention et la répression. En Europe, en procédant de la sorte, l’État libéral est limité dans le choix de ses moyens par les dispositions du droit dont il doit respecter les principes fondamentaux, à savoir la liberté et les droits des citoyens. On parle d’un dilemme démocratique de l’État, à savoir de son obligation de défendre les citoyens sans pour autant renoncer aux principes de droit. Tel que l’a exprimé le juriste Dieter Grimm : « L’État de droit qui nie les droits à ses ennemis n’est plus un État de droit ». Et ce serait une victoire morale et politique des terroristes s’ils réussissaient à imposer à l’État des moyens qui contredisent les valeurs de la citoyenneté européenne.

Cependant, la prévention des attentats ne s’est guère améliorée légalement depuis le XIXe siècle. Comme dans le passé, une augmentation des forces de l’ordre et des renseignements généraux semble souvent les moyens propices pour surveiller des oppositions politiques pouvant être tentées d’user de la violence. Plus le groupe de suspects est large et moins ses limites sont clairement définies, plus la surveillance s’étend à de vastes pans de la population, les couvrent de suspicion et, souvent, de persécution. Les moyens électroniques y sont d’une aide redoutable. Pire est l’impact des agents provocateurs qui, à l’intérieur de groupes d’opposition ou d’action terroriste, incitent à des actions violentes : leur rôle reste souvent non élucidé et les États s’engagent trop peu à faire la lumière nécessaire sur celui-ci.

Aujourd’hui comme au XIXe siècle, l’État utilise volontiers l’état d’urgence et des législations d’exception pour saisir et condamner au plus vite les prévenus d’actes terroristes. Certaines dimensions n’étaient pas, et ne sont toujours pas claires : les moyens de torture sont-ils absents durant les interrogatoires ? Les séjours en prison des terroristes servent-ils en partie à créer des conditions permettant de provoquer des dépositions accablantes contre eux (de la part de leurs codétenus) ? Les informations délivrées par les espions jouent-elles un rôle important dans les procès ? Aujourd’hui comme hier, prédomine l’impression que les droits des accusés peuvent être en danger – même si l’exemple révoltant de Guantánamo demeure une exception. Comme le souligne Béatrice de Graaf, l’une des grandes spécialistes de la politique antiterroriste contemporaine : « Les révélations sur les violations des droits humains des détenus soupçonnés de terrorisme ont mis en évidence la question de savoir si la fin – le contre-terrorisme – justifie réellement les moyens. La politique antiterroriste est devenue une fin en soi. Mais à quelles fins ? »

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