La psychologie du changement social radical

21/01/2019

Les révolutions ressemblent à des tremblements de terre. Soudainement, une rupture apparaît dans une société et entraîne des bouleversements dans l'économie, l'ordre social et les esprits. On s'attend à ce que la vie ne soit plus jamais la même. Il y a souvent un fossé entre les espoirs et les changements réels qui découlent des révolutions. Les empires prennent fin mais ils se transforment en de nouvelles formes d'organisation sociale, qui ressemblent souvent aux anciennes.

Depuis 2011, le monde a connu une explosion de soulèvements populaires qui se sont répandus au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. D’anciens régimes ont été renversés, de nouveaux les ont remplacés. Entre les deux, divers efforts ont été déployés pour créer des formes de gouvernance démocratique. Ce n'est pas une tâche facile dans des sociétés où l'acceptation de perspectives politiques divergentes et la négociation du pouvoir par le biais d'élections n'ont pas été préparés.

Les pays européens ont également été le théâtre de manifestations généralisées contre les programmes d'austérité économique des gouvernements. Outre-Atlantique, les États-Unis ont connu Occupy Wall Street et le Brésil a été secoué par de violentes contestations à la suite de scandales politiques d’envergure. Mais aucune révolution n’a découlé de ces manifestations.

L’utilisation du terme « révolution » est souvent ambiguë du fait de sa confusion avec d'autres formes: « soulèvement », « révolte », « insurrection », « protestation » qui appellent des types et niveaux de ruptures sociales ainsi que des systèmes de valeurs différents. Ces formes peuvent potentiellement être précurseuses d’une révolution, voire en faire partie, mais pour qu'une révolution en tant que telle se produise, de nombreuses conditions doivent être réunies.

Les définitions les plus strictes indiquent qu'il doit y avoir une mobilisation de masse, mue par une idéologie claire de changement non seulement des dirigeants de la nation mais aussi de ses institutions, de ses pratiques et de ses mentalités. Peu d'événements dans l'Histoire satisfont ces critères, sauf vraisemblablement les révolutions française, russe, chinoise et haïtienne. Le plus souvent, il s’agit d'un transfert de pouvoirs qui – même s’il est violent – ne remet pas nécessairement en cause les règles qui régissent les rapports de pouvoir et donc ne transforme pas en profondeur la société.         

Pourquoi, si souvent, les soulèvements sociaux ne parviennent-ils pas à apporter des changements durables ? Les révolutions concernent autant les idées, les mentalités, les habitudes et les processus de groupe que l'économie et la tactique politique. Dans son célèbre ouvrage, Psychologie des foules paru en 1895, le médecin et anthropologue Gustave Le Bon fut l'un des premiers à formuler une théorie psychologique, axée sur la compréhension du comportement des masses urbaines. S'appuyant sur une analogie de la relation hypnotiseur-patient, il a mis en lumière la dynamique dirigeant-foule, la façon dont la répétition d'images suggestives, de slogans et de symboles entraînent un groupe dans une direction commune. Après un examen attentif de ce qui structure les mentalités collectives, Le Bon conclut que les foules sont fondamentalement conservatrices. 

Dans les années 1960, une deuxième vague de théoriciens de la psychologie de la révolution explique la révolution à travers le prisme de la « privation relative ». Le sociologue américain James Davies soutient que les révolutions ne sont pas déclenchées par des personnes pauvres qui se comparent à celles vivant dans le luxe, mais plutôt par l'agressivité qui résulte de perspectives d’avenir réduites. Les révolutions seraient précédées d'améliorations que les populations pensent voir se poursuivre. Lorsque leur situation se détériore, elles se retrouveraient avec un « écart intolérable » entre ce qu'elles veulent et ce qu'elles obtiennent. C'est le moment où une révolution se produirait.

Plus récemment, le chercheur en psychologie Fathali Moghaddam, iranien installé aux Etats-Unis, a proposé une distinction utile entre trois ordres de changement social. Dans un système de premier ordre, le droit formel et le système normatif informel justifient tous deux les injustices collectives (par exemple, les arguments légitimant l'esclavage avancés dans la Grèce antique, lors des conquêtes coloniales européennes ou dans le Sud des États-Unis jusqu'au milieu du 19e siècle). Le système de deuxième ordre se caractérise par une loi formelle réformée, mais le système normatif informel continue de justifier les injustices collectives (après l'abolition de l'esclavage aux États-Unis, la discrimination à l'égard des Afro-Américains a continué). Dans un système de troisième ordre, le droit formel et le système normatif informel appuient tous deux la justice collective. Cette concordance se retrouve dans certaines sociétés occidentales qui ont développé de solides systèmes de gouvernance démocratique dans des conditions de prospérité économique relative. C'est l’idéal auquel aspirent de nombreux acteurs des révolutions. Mais il est difficile pour un tel système d’émerger du fait de la dimension conflictuelle de l'ethos de démolition des « anciens régimes » qui est à l’œuvre dans les révolutions.

Comme annoncé par l’économiste et sociologue italien Vilfredo Pareto dès les années 1920 avec sa théorie des élites : une révolution est menée par une contre-élite qui devient la nouvelle élite et continue à gouverner de la même manière (au profit de l'élite). Le roi est mort, vive le roi ! Le Shah est renversé, long règne au guide suprême ! Moubarak est déchu, hourra pour al-Sissi ! Pareto nous conseille donc de ne pas nous laisser induire en erreur par les éléments de langage. Il y a généralement continuité de la domination de l'élite sur les non-élites, même si le nouveau régime a changé la rhétorique officielle et qualifie désormais la nation de « communiste », de « République islamique » ou de « démocratie ». Cette dynamique est rendue possible par la continuité des structures de comportements des citoyens avant et après les révolutions. Ainsi que le souligne Fathali Moghaddam, la politique est apte à inventer de nouveaux slogans pour indiquer le changement mais elle fait appel de manière plus profonde aux modes habituels de penser et d’agir des populations. 

Références

Davies, J. (1962). Toward a theory of revolution. American Sociological Review, 27, 5-18.

Le Bon, G. (1895/2002). The Crowd: A study of the popular mind. New York: Dover. 

Moghaddam, F. M. (2013). The psychology of dictatorship. Washington D.C.: American Psychological Association Press.

Moghaddam, F.M. (2018).  Political plasticity and revolution: The case of Iran.  In B. Wagoner, F.M. Moghaddam & J. Valsiner (eds.), The Psychology of Radical Social Change (pp. 122-139). Cambridge: Cambridge University Press.  

Pareto, V. (1935). The mind and society: A treatise on general sociology (vols. 1-4). New York: Dover.

Power, S. (2018). Economic inequality and the rise of civil discontent: Deprivation and remembering in an Irish case study. In B. Wagoner, F.M. Moghaddam & J. Valsiner (eds.), The Psychology of Radical Social Change (pp. 29-53). Cambridge: Cambridge University Press. 

Wagoner, B. (2018). From the age of the crowd to the global age. In B. Wagoner, F.M. Moghaddam & J. Valsiner (eds.), The Psychology of Radical Social Change (pp. 86-99). Cambridge: Cambridge University Press.  

Wagoner, B., Glaveanu, V., Bresco, I. (eds.) (2018). The Road to Actualized Democracy: A psychological exploration. Charlotte, N.C.: Information Age. 

 

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