La situation de l’Afrique aujourd’hui : les chemins de la résilience

Comment l’évolution du Sahel peut-elle être illustrée à partir de l’exemple du Mali qui cherche à consolider ses institutions démocratiques dans un contexte agité ?

La situation de l’Afrique aujourd’hui se caractérise par un certain paradoxe. Alors que la croissance économique y est relativement forte depuis plus d’une décennie et que dans l’ensemble le continent enregistre de réels progrès en matière de démocratisation, de nombreux pays connaissent une instabilité politique du fait notamment de la pauvreté persistante, des inégalités croissantes et de la mal gouvernance. Cet article tente de décrire cette évolution observable  particulièrement au Sahel, en l’illustrant à partir de l’exemple du Mali qui cherche à consolider ses institutions démocratiques dans un contexte encore assez agité.

Longtemps considéré comme une démocratie exemplaire, le Mali illustre bien la fragilité des Etats sahéliens, depuis l’occupation des deux tiers de son territoire en mars 2012 par des groupes armés islamistes, alliés à des mouvements rebelles à dominante Touaregs, ayant entrainé le renversement du Président Amadou Toumani Touré par un coup d’Etat militaire.

Depuis la tenue d’élections nationales en août 2013, suite à la libération des régions occupées par la force française Serval, le pays doit faire face à des défis importants pour sa stabilisation.

Sur le plan sécuritaire, malgré la présence de la force française Barkhane, des casques bleus de la Mission des Nations Unies pour la stabilisation du Mali (MINUSMA), et des forces armées maliennes en reconstitution, les attaques terroristes sont persistantes dans les régions du Nord, du Centre, voire du Sud à la frontière ivoirienne.

Sur le plan politique, depuis l’élection en août 2013 du Président Ibrahim Boubacar Keïta avec plus de 77% des voix, les autorités cherchent les voies et moyens de conduire les réformes nécessaires à la consolidation des institutions. Le Président Keïta avait été élu avec un soutien populaire, bâti autour de l’image d’un « homme fort », pouvant ramener la paix dans le pays. Il  était donc peu redevable à son parti d’origine, le Rassemblement pour le Mail (RPM), qui du reste n’a jamais pu devenir une véritable force mobilisatrice autour du  Projet présidentiel. On notera à cet égard, que les trois Premiers ministres nommés par le Président Keïta depuis sa prise de fonction sont issus de la société civile (Oumar Tatam Ly et Modibo Keïta) ou d’autres partis (Moussa Mara du parti Yéléma).

Dans le même temps, depuis leur implication active dans les dernières élections présidentielles et législatives, les organisations islamiques sont devenues des acteurs politiques de premier plan, avec lesquels il faut désormais compter pour toute réforme politique d’envergure. Or, les réformes indispensables pour surmonter la crise  (la lutte contre la corruption, le renforcement de la place des femmes dans la vie publique, la réforme de la justice, la réforme de l’armée, etc.) nécessitent des décisions courageuses, qui appellent non seulement un leadership affirmé de la majorité présidentielle, mais aussi une prise de distance d’avec les organisations religieuses, voire leur éloignement du champ politique.

Il est attendu le même leadership pour la mise en œuvre des importantes réformes institutionnelles prévues à l’Accord de paix conclu avec les groupes armés en juin 2015 (création d’un sénat, meilleure représentation des communautés du Nord dans les instances nationales, etc...). Il faut aussi noter que compte tenu du degré d’affaiblissement de l’Etat malien, et du rôle attenu de la communauté internationale dans la mise en œuvre de l’Accord de paix, celle-ci est devenue de fait un acteur à part entière de toute réforme importante à entreprendre.

Pour faire face à ces défis, le gouvernement vient de mettre en place une commission nationale, ouverte à tous les acteurs pertinents (partis politiques, société civile notamment) pour conduire les réformes institutionnelles attendues.

Mais, à y regarder de près, par sa nature, cette situation difficile que connait le Mali n’est pas fondamentalement différente de celle des autres pays sahéliens. Car,  de plus en plus, cette zone mal contrôlée développe une conflictualité endémique alimentée par le terrorisme, les rebellions armées et les trafics illicites de tous genres. Depuis les années 1990, avec les rebellions armées au Mali et au Niger, on assiste à un basculement d'une simple criminalité économique vers un activisme politique violent, les deux se nourrissant d’ailleurs mutuellement. En effet, dépourvus de capacités militaires et institutionnelles solides, les pays du Sahel offrent un terreau fertile à l'infiltration d'organisations transnationales criminelles qui s'emparent progressivement du pouvoir, de manière diffuse ou réelle, comme l’illustre l’invasion du Nord du Mali en 2012. Comme des effets en chaine, l'insécurité empêche l'exploitation des potentialités économiques, et rend risqué et donc coûteux la fourniture des services sociaux aux populations.

Il faut d’ailleurs reconnaitre que par rapport à ces défis, l’approche sécuritaire ne saurait à elle seule être une solution miracle. Dans les régions périphériques aux confins du Sahara qui constituent l’épicentre des crises, il s’agira aussi pour les gouvernements concernés d’imaginer des solutions adaptées pour leur apporter les services sociaux de base d’une manière qui respecte leurs spécificités culturelles, économiques et géographiques.

Car, il apparait clairement que dans cette région sahélienne, la carte du radicalisme épouse celle de la pauvreté, de l’analphabétisme, et de l’absence de services sociaux de base. Que ce soit Boko Haram autour du lac Tchad, Almourabitoune dans le Nord du Mali, ou encore le Front de Libération du Macina dans le Delta central du Niger au Mali, le radicalisme attire des personnes marginalisées dans les processus politiques, dans l’accès aux emplois et dans la répartition des richesses nationales.

C’est dire que dans les pays africains, le lien entre démocratie, protection sociale et inégalités est évident. Lorsque les systèmes de sécurité sociale ont été mis en place en Afrique dans les années 60, on pensait volontiers qu’une proportion significative de la population active, vivant d’activités de subsistance dans l’agriculture et le secteur informel, réussirait sa transition pour entrer dans le secteur moderne, comme cela a été observé dans d’autres régions du monde.

Or, après de timides avancées en matière de création d’emplois, essentiellement dans les entreprises publiques, le chômage et le sous-emploi n’ont cessé de croitre depuis les années 80 sous les effets conjugués de plusieurs facteurs (pression démographique, exode rural, licenciements économiques dans le cadre des Programmes d’ajustement structurel, etc..).

Ainsi, les statistiques indiquent que les populations africaines couvertes par les régimes légaux de sécurité sociale ne représentent aujourd’hui qu’entre 5 à 10% de la population active. C’est dire qu’une grande majorité des personnes est laissée en dehors de toute protection sociale formelle, dans un environnement à risque, qui met en péril les moyens de subsistance des familles les plus vulnérables.  Ce sont ces frustrations nées de l’accroissement de la pauvreté et des inégalités sociales qui constituent en Afrique, des facteurs nouveaux de désengagement de la vie publique, et de radicalisation des jeunes.  

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