Quel futur pour l'"exemple réussite" sénégalaise ?

De ses études sur la confrérie mouride, entamées à la fin des années 1960 et poursuivies dans un de ses derniers livres (Symbolic Confrontations. Muslims Imagining the State in Africa. New York, Palgrave Macmillan publié, 2003), le politologue irlandais Donal Cruise O’Brien attribue la « réussite exemplaire » (quite remarkable success story ) de l’État sénégalais aux facteurs suivants : l’émergence d’une authentique culture politique nationale ; des passerelles très fréquentées entre les communautés locales, religieuses ou ethniques et l’État ; un parti dominant qui est une machine politique avérée ; un État qui est un appareil politique efficace, fortement relié à la société  et un personnel politique de qualité (Cruise, O’Brien, « Senegal », John Dunn (ed.), West African States : Failure and Promise. Cambridge, Cambridge University Press, 1978, pp. 187). Ces facteurs signent l’exception sénégalaise, comparée à la « nature problématique des relations entre l’État et les sociétés africaines » qui se manifeste « dans la difficulté d’établir des liens institutionnels entre l’État et la société, l’absence de légitimité sociologique à la base du pouvoir de l’État. Dans un tel contexte, les confréries sénégalaises ont offert un lien efficace entre l’État et la société » (D. C. O’Brien, Momar Coumba Diop et Mamadou Diouf, La Construction de l’État au Senegal. Paris, Karthala, 2002, p. 83).

C’est cette tension productive entre le projet de modernisation d’inspiration occidentale et le maintien de la tradition islamique qui soutient l’architecture clientéliste et patrimoniale décrit par Sheldon Gellar (Senegal: An African Nation between Islam and the West. Boulder, Westview Press, 182. Voir aussi Robert Fatton, The Making of a Liberal Democray. Senegal’s Passive Revolution, 1975-1985. Boulder, Lynne Rienner, 1987) qui est à la base de la production d’institutions démocratiques et d’un ordre politique fondé sur une culture de la délibération. Gellar est plus explicite, dans son Democracy in Senegal. Tocquevillian Analytics in Africa (New York, Palgrave, 2005) dans lequel il attribue la « réussite démocratique exemplaire du Sénégal » à la mobilisation des ressources démocratiques tels que le souci d’égalité sociale, le pluralisme et la tolérance, ethnique et religieuse, la forte participation de la population dans les affaires locales, le respect de la liberté d’association et de la presse pour desserrer la logique de centralisation et de monopolisation du pouvoir par les élites politiques.

Depuis la période coloniale, l’Islam semble avoir défini les contours, le langage et les pratiques politiques, configurant un modèle que je qualifie de « modèle islamo-wolof » (Le modèle islamo-wolof et ses périphéries. Une histoire du Senegal. Paris, Maisonneuve Larose, 2001). Un modèle qui a survécu au passage à l’État indépendant sénégalais. Tout en ancrant sociologiquement le pouvoir politique étatique et sa légitimité dans l’imaginaire populaire, il aménage des espaces d’autonomie aux communautés ethniques et religieuses, assurant ainsi la pluralité des expressions dans l’espace public. Ces dernières ont ainsi contribué à la démocratisation des institutions sociales et à l’institutionnalisation de l’Etat moderne, colonial et postcolonial sénégalais.

Le modèle islamo-wolof et le contrat social qui l’a toujours soutenu et alimenté, ont fait l’objet de nombreuses contestations et rénovations. Quatre moments ont nourri ces transformations : la restauration d’un multipartisme limité à trois courants (1974) ; la démission de Léopold Sédar Senghor et l’accession à la magistrature suprême d’Abdou Diouf (1981) ; la défaite de ce dernier et de son parti, le Parti Socialiste (PS), au pouvoir depuis 1960 et l’élection d‘Abdoulaye Wade et de son parti le parti Démocratique Sénégalais (PDS), en 2000 ; enfin la défaite de Wade et de son parti et l’ascension au pouvoir de Macky Sall et de son parti, l’Alliance pour la République (APR), en 2012. Les conséquences les plus significatives de ces mutations, politiques, sociales et économiques sont, l’érosion des réseaux locaux d’autorité politique, la redéfinition des relations d’autorité et de domination, l’épuisement progressif du modèle islamo-wolof consécutif à la contestation anti-confrérique et anti-Sufi, la montée des radicalismes et réformismes islamiques, les crises irrédentistes régionales (La Casamance en particulier), les recherches de nouvelles formules citoyennes, en particulier chez les jeunes, et les difficiles renégociations et renouvellements du contrat social entre l’Etat et les confréries dont les fractures internes sont de plus en plus profondes.

Le projet démocratique sénégalais est précisément produit et entretenu par les interventions continues de multiples acteurs sollicitant des ressources culturelles, religieuses et politiques variées. Il a très tôt adopté, certes avec des fortunes diverses, une administration du pluralisme et de la diversité qui a alimenté une culture de l’opposition et la résistance face au pouvoir politique, religieux et ethnique. Les sénégalais ont progressivement appris à maitriser le processus électoral, des inscriptions sur les listes, aux campagnes pour inciter les électeurs à voter et contrôle de la transparence des opérations électorales. La meilleure illustration de l’accession à une certaine maturité politique est la réalisation de deux alternances démocratiques, en 2000 et 2012. Malheureusement, aucune de celles-ci n’a réalisé les ruptures promises, en particulier en matière de gouvernance vertueuse, de lutte contre la corruption, de renouvellement de la classe politique et de transformation de l’environnement socio-économique.

La poursuite de l’entreprise démocratique n’est certainement pas en cause parce que la culture politique qui l’entretient demeure vigoureuse et se renouvelle face aux nouveaux défis, tout en tirant profit des ressources du monde contemporain (la globalisation) auxquelles les sénégalais ont accès. Demeure néanmoins la question du passage d’une culture politique de l’opposition et de la résistance à des propositions politiques pour la refondation d’un État moderne et démocratique. Le problème est que l’on ne peut changer la politique sans investir le champ politique, celui de la représentation, en particulier. Les acteurs les plus dynamiques, les jeunes ont un profond dédain pour les politiciens et le jeu politique. Ils refusent d’entrer en politique, laissant ainsi le champ libre aux politiciens professionnels qui circulent entre les partis et les régimes selon leurs intérêts du moment.

Quelles évolutions voyez-vous pour l'ensemble de l'Afrique de l’Ouest ?

Même s’il est toujours périlleux de se lancer dans la prédiction, il est possible d’identifier les tendances lourdes suivantes qui continuent de travailler profondément les sociétés ouest-africaines : la jeunesse de la population, l’emploi des jeunes, les inégalités sociales, les mobilisations religieuses, chrétiennes et islamiques et la corruption. Autant de facteurs qui constituent un terreau fertile pour les diverses entreprises terroristes ; ils entretiennent aussi une violence quotidienne quasi permanente dans les sphères, domestique et publique.

Les crises, algérienne (des années 1990), l’intervention de l’OTAN et la chute du régime de Kadhafi (2010-11) ont eu pour conséquences, une présence permanente de groupes armées et une très active circulation d’armes de guerres dans la région saharo-sahélienne. Elles ont redessiné une géographie qui arrime solidement l’Afrique de l’Ouest, le Cameroun et le Tchad à l’Afrique du Nord. Une géographie qui reconditionne les lignes de fractures mais aussi de solidarités, alimentées par l’histoire, la religion, l’ethnicité, les modes de vie et les appartenances et revendications nationales.

Les principaux acteurs de la violence régionale sont indistinctement des islamistes radicaux, des nationalistes et des trafiquants de toutes sortes qui se combattent ou coopèrent, rendant difficile la possibilité de résoudre les conflits en cours à cause de l’instabilité de leurs contours idéologiques, politiques et ethniques. Ne respectant ni les frontières nationales, ni les frontières géographiques, ils inscrivent leurs interventions dans un cadre régional. Le cas de Boko Haram est illustratif de ces métamorphoses. A l’origine un mouvement de rébellion fortement ancré dans l’environnement ethnique et religieux du Nord Nigeria, il a développé de très solides ramifications régionales. Cette situation rend difficiles les opérations de police et la collecte de renseignements car il est impossible de faire la part des choses entre recrutements locaux et assaillants venus de l’extérieur.

« Le terrorisme » est devenu le principal type de conflit en Afrique de l’Ouest. En atteste la recrudescence des attaques au Mali (novembre 2015), au Burkina Faso (janvier 2016), en Côte d’Ivoire (mars 2016), au Cameroun et au Niger où les attaques de Boko Haram et de ses alliés locaux sont fréquents, au Tchad, aux frontières entre le Burkina Faso et le Mali et entre ce dernier et la Mauritanie, et bien sûr au Nigeria. Sans mentionner les risques permanents qui pèsent sur le Sénégal et la Mauritanie.

Le terrorisme, dans ses multiples expressions risquent d’annihiler les gains obtenus depuis une décennie. Les États ouest-africains ne disposent ni des ressources humaines, policières, militaires, financières, ni de l’expertise technique, pour faire face à la menace. Une menace régionale qui exige une coordination régionale de la lutte contre le terrorisme, la contrebande et le trafic humain. Ce qui n’est pas le cas pour l’instant, malgré la mise en place, en 1994, de la Force Multinationale Mixte qui réunit le Nigeria, le Cameroun, le Tchad et le Bénin. Elle a été réactivée en janvier 2015 avec un renforcement de ses troupes. Les politiques et gouvernance nationales ne s’attaquent pas aux causes économiques et sociales qui nourrissent les frustrations qui alimentent le recours à la violence, le désengagement politique et les migrations intérieures et extérieures. Elles ne promeuvent pas le respect du pluralisme et de la diversité. Dans ces conditions, il est difficile d’affirmer avec certitude que l’Afrique de l’Ouest est en train de mobiliser les ressources humaines, intellectuelles et matérielles pour affronter le défi le plus important auquel elle fait face depuis l’accession des différents pays à l’indépendance, durant les années 1960.

L'Afrique est-elle le continent de demain ?

Cette question renvoie à une très longue généalogie qui se préoccupe de la présence, plus précisément de la marque de l’Afrique sur la scène du monde.

Hier, continent hors du temps du monde (l’histoire-monde de Hegel), soumis aux rythmes des saisons, réfractaires à toute innovation et incapable de tirer bénéfice de la mondialisation, elle s’enfonçait inexorablement dans la pauvreté, la maladie, la famine, l’analphabétisme et les guerres civiles. Son futur ne relèvait pas d’elle-même mais plutôt de la responsabilité du monde occidental, de l’administration de « la mission civilisatrice » à la mise à la mise à disposition de l’aide au développement, de l’imposition des programmes économiques d’ajustement structurel, de la bonne gouvernance et de la lutte contre la corruption, pour la transparence et la démocratie.

L’Afrique est aujourd’hui l’objet de toutes les convoitises et son avenir est au cœur de nombreuses controverses et interprétations. Elles portent sur son taux de croissance économique et d’urbanisation, l’expansion rapide de sa population et la place qu’y occupe la jeunesse, la profondeur des réformes politiques et économiques, le respect des droits humains et des règles de génération et de genre des sociétés ouvertes. Les images qui en ressortent, signalent des directions multiples et deux prédictions diamétralement opposées : un continent qui participe activement à la croissance économique mondiale d’une part, et d’autre part, une descendance inexorable et continue dans l’enfer du sous-développement. 

La conjoncture actuelle milite plutôt en faveur de la première prédiction. Le premier ministre japonais Shinzo Abe soulignait - suite à la bonne résistance des économies africaines au cours de la crise financière mondiale de 2007-2008 (Banque mondiale) – que « l’Afrique n’est plus seulement un récipiendaire d’aide au développement mais désormais, un partenaire de croissance ». Le taux de croissance économique est d’environ 5%, porté par la hausse des prix des matières premières ; le continent bénéficie d’une dividende démographique grâce au poids du segment jeune d’une population en croissance ; une urbanisation qui participe à l’augmentation du PIB ; des efforts importants en faveur de la construction d’infrastructures, routes, ponts, voies ferrées, ports… grâce en particulier à la coopération avec la Chine et l’Inde ; une substitution progressive de l’aide au développement par des investissements directs, une augmentation des investissements commerciaux étrangers encouragées par la création d’un environnement politique et juridique stable ; enfin le développement d’un entreprenariat local qui alimente un secteur privé qui participe activement à la configuration d’un espace public dynamique et pluriel. 

Demeurent des contraintes structurelles et des défis qui peuvent retourner la situation et gommer rapidement des gains obtenus depuis une dizaine d’années.  Les disparités en matière d‘éducation (surtout des filles), de santé, d’emplois (des jeunes, les jeunes femmes en particulier), d’accès aux services de base (eau potable, logements, électricité…), les inégalités liées aux genre et génération et entre les urbains et les ruraux, freinent considérablement la marche vers la croissance économique, la justice sociale et une meilleure répartition des ressources du continent. L’Agenda 2063 de l’Union Africaine et le Programme urbain pour l’Afrique de la Commission des Nations Unies pour l’Afrique (CEA) et les Cités et Gouvernements Locaux Unis d’Afrique (CGLUA) aujourd’hui, s’évertuent à trouver, dans une vision prospective dynamique, des solutions susceptibles de porter la transformation structurelle en cours du continent africain et une démarche qui enracine la politique de développement dans les réalités africaines. C’est probablement à cette seule condition que l’Afrique participera comme partenaire actif à la construction du monde demain.

L’Afrique est le site où se déploient de multiples imaginations, africaines et non africaines, continentales et hors de celui-ci qui affichent la richesse de ses musiques, des couleurs des atours de ses hommes et de ses femmes, des danses qui mettent en mouvements des corps aériens. Une histoire et des coutumes mobilisées contre la modernité et sa rationalité matérielle. L’Afrique c’est la promesse d’un monde meilleur, plus démocratique et plus civilisé (suite à l’aventure coloniale qui a décivilisé le colonisé et l’Occident colonisateur selon Aimé Césaire). La réconciliation du monde avec la diversité humaine et la reconstruction d’un universel de la rencontre (le dialogue des cultures de Léopold Sédar Senghor).

Ajouter un commentaire