De la nouvelle économie et sa stagnation séculaire

15/05/2017

Le concept crépusculaire de stagnation séculaire, communément utilisé depuis Alvyn Hansen (1939) pour désigner un essoufflement durable de l’activité économique, est régulièrement mis sur la table pour décrire des situations de faible croissance du PIB et de la productivité qui se prolongent au-delà du seuil temporel relativement court d’une récession. Selon nombre d’économistes, l’incapacité pour le moment des économies occidentales, et singulièrement européennes, à sortir par le haut de la Grande Récession de 2008 signerait l’entrée en stagnation séculaire ; en sortir ne relèverait nullement de politiques standard de stabilisation. Alors que Hansen attribuait la stagnation qu’il pressentait à des facteurs démographiques que technologiques (c’est à dire aussi bien à des facteurs d’offre que de demande), le suspect principal de l’hypothétique stagnation actuelle serait la nouvelle économie, issue de la troisième révolution industrielle des technologies de l’information et de communication (TIC), née à la fin des années 1960, et qui se révélerait donc bien décevante un demi-siècle plus tard. Il est probable que cette dernière ne mérite ni cette indignité ni l’excès d’honneur que nombre d’économistes américains lui ont fait lors de la longue expansion qui a caractérisé la présidence Clinton.

Productivity slowdown, nouvelle économie et stagnation séculaire

Comme l’histoire, la théorie économique bégaie. Les économistes ont déjà eu à tenter d’expliquer le fameux productivity slowdown après le premier choc pétrolier qui a vu le taux de croissance de la productivité totale des facteurs durablement divisé par deux dans les pays de l’OCDE. Une fois le prix du pétrole éliminé de la liste des suspects principaux, de nombreuses pistes ont été explorées dont la tertiarisation de l’économie, les erreurs de mesure ou la faible « fécondité » des innovations de l’époque. C’est la troisième révolution industrielle qui a été mise en avant dans les années 1990 pour expliquer ce productivity slowdown : dans un article bien argumenté, sobrement intitulé « 1974 », Greenwood et Yorokoglu (1997) avancent en pleine expansion de la présidence Clinton aux USA que le productivity slowdown reflèterait simplement la coûteuse période transitoire d’adoption des TIC qui aurait alors été en phase de conclusion heureuse. On serait aujourd’hui tenté d’expliquer un deuxième productivity slowdown, celui révélé par la Grande Récession de 2008, non pas cette fois par des arguments d’ajustement transitoire mais au contraire par l’épuisement des gains de productivité potentiels inhérents à la nouvelle économie.

Il y a toutefois trois éléments qui devraient conduire à relativiser un tel jugement précédent. D’abord, la nouvelle économie naît d’une révolution technologique dont les spécificités sont nombreuses par rapport aux deux premières révolutions industrielles, et qui ne semble pas encore tout à fait arrivée à maturité, comme en témoigne l’évolution récente de l’économie de partage (sharing economy) qui en est une émanation et comme le laissent entrevoir encore les perspectives de développement de l’intelligence artificielle. Ensuite, les trajectoires économiques contrastées des USA et de la France par exemple illustrent bien le rôle prégnant des politiques économiques nationales. L’absence de réformes structurelles dans le secteur éducatif, dans le marché du travail ou dans le système d’innovation sont de nature à entamer significativement les avantages de la nouvelle économie. Avec Etienne Wasmer, nous avons dirigé en 2002 un numéro spécial de Recherches Economiques de Louvain sur les progrès de la nouvelle économie en Europe, qui inclut en particulier une contribution d’Alain Quinet sur le nécessaire rôle des politiques économiques et des institutions dans l’accompagnement de la nouvelle économie, notamment pour ce qui concerne la montée des inégalités, la précarisation des moins qualifiés et la fragilisation des marchés financiers. Enfin, les biais de mesure dus par exemple aux procédures d’imputation habituelles incitent à la nuance : comme le montre Aghion et al. (2016), la sous-estimation de la croissance due à la destruction créative par ces procédures d’imputation est substantielle (de l’ordre de 0.56% par an sur 1983-2013, données américaines) ; plus important encore, ce biais est bien plus élevé sur la sous-période 2006-2013.

Progrès technique incorporé et changement organisationnel

Plutôt que de s’abandonner au charme désuet d’un concept comme la stagnation séculaire, il est de toute première importance que nous ayons une idée plus pointue des trade-offs induits par le paradigme technologique dominant. Sur un plan théorique, les TIC ont ceci de spécifique que le progrès technique qu’elles portent est entièrement incorporé dans les biens de capital comme les ordinateurs par exemple. C’est la baisse marquée du prix relatif du capital (celui des ordinateurs en somme), depuis les années 1990 notamment, qui est à la source de l’envolée de la nouvelle économie. Mais le progrès technique incorporé a un coût, l’obsolescence massive des générations de capital les moins récentes. Pour que l’adoption des TIC porte la croissance à long terme, il faut que la modernisation par l’investissement dans les nouvelles générations de capital domine l’obsolescence des biens en capital précédent. L’investissement doit non seulement être soutenu mais il doit porter sur les générations de capital les plus récentes. Cette double condition est fort improbable à remplir en temps de crise, comme la Grande Récession, qui suppose un assèchement aussi bien des liquidités bancaires et des finances publiques que de la confiance, tous deux essentiels dans l’acte d’investissement.

En outre, pour matérialiser les gains de productivité, la nouvelle économie requiert une réorganisation aussi bien dans les lieux de travail et de formation que dans les services marchands. L’apparition de formes flexibles d’organisation dans les lieux de travail (plus d’autonomie, hiérarchisation moindre...) ainsi que l’émergence de plateformes transnationales d’échange ou de partage peer to peer semblent s’imbriquer à merveille dans la nouvelle économie. Mais si ces innovations organisationnelles peuvent soutenir la croissance de la productivité, elles sont loin d’être un remède aux inégalités ni un rempart contre le chômage et le travail précaire. Bien au contraire. Encore une fois, le rôle des politiques économiques et des réformes structurelles est déterminant à cet égard et à bien d’autres.

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