Mandeville, l’autre esprit du capitalisme

15/05/2017

Depuis cent ans, c’est-à-dire depuis Max Weber et son livre majeur, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, on a tendance à voir le capitalisme comme ascétique, rigoriste, autoritaire, puritain et patriarcal. Or, la compréhension de ce régime qui gouverne aujourd’hui le monde entier peut être remise en question via la lecture du médecin, philosophe et écrivain néerlandais Bernard de Mandeville (1670-1733), et notamment de sa Fable des Abeilles, intitulée à l’origine La Ruche mécontente ou les Coquins devenus honnêtes, publiée en 1714 puis 17231.

Dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Weber explique le développement du capitalisme au xviiie siècle par l’influence de l’ethos protestant, découlant des doctrines de Luther et Calvin. Avec Luther, l’activité professionnelle est devenue une tâche imposée par Dieu aux hommes. La vie laïque et le travail sont dès lors réhabilités, ce que Weber reprendra en mettant l’accent sur le fait que la vocation (Berufung) procède du métier (Beruf). Avec Calvin, cette incitation au travail est encore renforcée par le recours à la doctrine de la prédestination, empruntée à Saint Augustin et largement diffusée dans le monde protestant. Mais cette prédestination resterait source d’angoisse si elle n’était rendue quelque peu vérifiable au cours de la vie terrestre par des signes comme la réussite économique, indice de l’élection divine. Cette nécessité de la réussite implique donc de s’attacher à tout ce qui peut développer la production de marchandises, source de revenus, et donc à la rationalisation instrumentale de la production (invention de la comptabilité en partie double, recherche scientifique en vue d’une utilisation technique des savoirs, gains constants de productivité…).

Une lecture attentive des travaux de Weber montre cependant qu’il a retranché de ses sources un auteur majeur de cette époque, qui se réclamait pourtant du calvinisme et qui avait travaillé sur la formation de la richesse : Mandeville. On ne trouve en effet aucune mention de cet auteur, ni dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, ni dans les textes connexes. Ce n’est qu’en 1920, soit juste avant sa mort, que Weber l’évoquera furtivement. Cet oubli de Mandeville (qui a pourtant été traduit en allemand dès 1761) est dommageable puisque, pour ce dernier, c’est le vice et non pas la vertu, qui se trouve à l’origine de ce que, à partir de Marx et Engels, on appellera le capitalisme. Il faut donc se demander aujourd’hui si, sous la couche puritaine sur laquelle se fonde le capitalisme de Weber, il n’existe pas une sous-couche,  « perverse », à laquelle nous pourrions accéder grâce à la lecture de Mandeville. Car, pour ce dernier, il faut partir du vice qui, produisant la richesse, se transforme en vertu. Ce dont témoigne la maxime centrale de La Fable :  « les vices privés font la vertu publique ». Mais pourquoi se livrer à ses vices privés ? Parce qu’ils sont bons pour tous. Non seulement pour soi, car ils libèrent des entraves morales véhiculées par les histoires soi-disant édifiantes colportées de génération en génération (Mandeville était médecin et, plus précisément « médecin de l’âme »), mais aussi parce qu’ils sont bons pour tous puisqu’ils apportent l’opulence, passant ainsi de la pénurie à un accroissement des ressources. Ainsi Mandeville n’hésite pas à dire que la guerre, le vol, la prostitution et la luxure, l’alcool et autres drogues, la pollution (comme on dirait aujourd’hui), le luxe, etc. contribuent au bien commun.

Une fois cette logique de pensée acquise, on peut aisément poursuivre le raisonnement. Ainsi, y aurait-il des avocats, donc des professeurs de droit, donc des universités de droit, donc des architectes pour construire ces bâtiments, s’il n’y avait pas de voleurs ? Toutes ces activités, qui contribuent éminemment au développement de la civilisation, on les doit nécessairement... au voleur. Ce qui explique pourquoi le nom de Mandeville fut, à son époque, altéré en « Man Devil » (l’homme du diable) et pourquoi ses œuvres furent mises à l’index et brûlées.

S’il faut ressortir Mandeville de l’oubli où les analyses de Weber l’ont plongé, c’est parce qu’il ne représente rien de moins qu’un tournant dans la métaphysique occidentale. En effet, il a abandonné le projet augustinien d’aligner la cité des hommes sur le modèle de la Cité céleste - une visée qui ne vaut que pour quelques hommes saints égarés en ce monde - pour proposer un autre projet valant pour l’immense majorité des hommes, lesquels ne sont pas des saints, mais littéralement des vicieux. En effet, Dieu, dans son immense bonté, a tout prévu : c’est de leurs vices, de leur concupiscence même, que sortira un nouvel ordre, supérieur aux précédents. Les hommes n’ont plus à se culpabiliser de leurs vices, bien au contraire, ils doivent les vivre sans honte, sans vergogne, car c’est de leurs turpitudes que naitra une toute nouvelle vertu. Celle qui permettra enfin de sortir de la pénurie pour accéder au monde de la richesse et de l’abondance.

Si l’on attribue généralement à Adam Smith l’invention de ce nouveau système, c’est parce qu’il répétera le principe du projet mandevillien en le « débarrassant » de ce qu’il pouvait avoir de sulfureux et de provocateur, et en le présentant sous l’aspect neutre et sérieux de la science. Ainsi, dans La richesse des nations, Adam Smith se gardera d’utiliser le mot « vice » dans un sens positif et le remplacera par un terme plus neutre, le « self love ». D’autre part, Smith saura rassurer les inquiets quant à leur salut via l’existence d’une Providence divine qui harmonise les égoïsmes privés : la fameuse « main invisible » du marché. Mais on perd chez Smith ce que Mandeville disait si crument lorsqu’il exprimait la nouvelle morale : « soyez aussi avide, égoïste, dépensier pour votre propre plaisir que vous pourrez l’être, car ainsi vous ferez le mieux que vous puissiez faire pour la prospérité de votre nation et le bonheur de vos concitoyens ».

La sophistique mandevillienne de la conversion des vices en vertus a non seulement permis la construction d’une nouvelle religion - celle du libéralisme anglais où l’objectif divin se réalise en suivant scrupuleusement ses propres intérêts -, mais elle a aussi permis la création d’un nouveau champ philosophique, celui de l’utilitarisme anglais avec Jeremy Bentham, puis John Stuart Mill. Un cap a été franchi dès lors qu’on a affirmé qu’il n’y avait plus à se soucier de savoir si l’action était vertueuse à l’origine, du moment qu’elle l’est au final. C’est une autre morale, téléologique, qui est apparue lorsqu’on a pris pour seul critère normatif les conséquences de l’action. L’utilitarisme se caractérise donc par un oubli volontaire des causes et une valorisation exclusive des conséquences, ce qu’on appelle depuis la fin des années 1950 le conséquentialisme. Peu importe donc au nom de quoi on entreprend une action, ce qui importe, c’est qu’elle soit supposée engendrer plus de bonheur pour plus d’agents – le bonheur étant défini selon l’utilitarisme comme la maximisation des « vices privés » (ou de manière plus neutre « plaisirs ») et la minimisation des peines.

Il est donc temps de redonner à Mandeville toute sa place, car sa conception apporte un tout autre éclairage sur le capitalisme, notamment dans sa forme actuelle. Elle amène à repenser l’esprit du capitalisme en se libérant du conte wébérien et en intégrant celui que Weber, et beaucoup d’autres penseurs à sa suite, y compris contemporains, ont si bien refoulé. On découvre alors que « le nouvel esprit du capitalisme » est peut-être beaucoup plus ancien qu’on ne le croit2.

 

1 Il s'agit à l'origine d'une fable de 433 octosyllabes intitulée La Ruche mécontente ou les Coquins devenus honnêtes. En 1714, paraît une première édition de La Fable des abeilles avec des Remarques qui commentent ce texte partie par partie. En 1723, sort une deuxième édition de La Fable des abeilles avec de nouveaux textes

2 Nous renvoyons à l'édition de Mandeville que nous sommes en train de préparer aux éditions Agora, qui sera précédée d'une longue présentation de fable Bernard de Mandeville (à paraître en octobre 2017).

Ajouter un commentaire